Technologie et culture : pour aller plus loin que Black Mirror

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« La technologie n’est ni bonne, ni mauvaise, pas plus qu’elle est neutre. » Nombre d’œuvres nous invitent aujourd’hui à revisiter la première des six « lois de la technologie » édictées par l’historien américain Melvin Kreuzberg dès 1986. Pointant les rapports complexes que les humains entretiennent avec la technologie, Black Mirror incarne sans aucun doute, depuis 2011, la référence indépassable en la matière. Pourtant, la série dystopique entre-temps adoubée par Netflix n’est pas la seule. Surveillance, solutionnisme, singularité,… : les thèmes foisonnent, les moyens d’expression aussi, au-delà des seules œuvres « de genre ». Un signe qu’en 2018, nous sommes loin d’avoir épuisé les questionnements sur ce monde imprégné de technologies numériques et l’avenir qu’il nous réserve.

Penser le numérique sans le numérique

Bug, d’Enki Bilal (paru en novembre 2017)

« Dans un avenir proche, en une fraction de seconde, le monde numérique disparaît, comme aspiré par une force indicible » : c’est ainsi que Casterman présente le premier tome de la nouvelle série BD d’Enki Bilal, auteur multimédia dont l’œuvre, débutée dans les années 1970, a souvent questionné le thème de la mémoire et de l’avenir des humains (avec ou sans machines). Rebelote ici, où l’anticipation repose autour du « crack de l’an 2041 », qui voit l’humanité perdre toute la mémoire qu’elle avait jusqu’ici inconsciemment confiée au numérique…

La SF sur les planches

France-Fantôme, de Tiphaine Raffier (jusqu’au 10 février 2018 au Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis (93))

C’est à une sorte d’« expérience de mort imminente » qu’invite la jeune metteuse en scène Tiphaine Raffier dans une des rares œuvres de théâtre ayant recours au genre de la science-fiction. Il est aussi question de mémoire et de souvenirs ici, que les Français peuvent déposer dans des coffre-forts numériques au fond de l’océan et voire, vieux rêve cybernétique, être réinjectés dans un autre corps. Comme à San Junipero, la mort reste-t-elle alors vraiment la mort ?

Que peut faire un robot qu’un artiste ne peut pas faire ?

Artistes & Robots, exposition au Grand Palais, à Paris (du 5 avril au 9 juillet 2018)

Les DRH futuristes envisagent le salarié de demain comme un esprit avant tout « critique, créatif, novateur, et imaginatif » : c’est, en creux, l’anti-portrait-robot de l’intelligence artificielle censée ravir des emplois par milliers à un humain dès lors cantonné à ses capacités créatives. Las ! Voilà qu’un doute s’est installé : l’IA en serait-elle (déjà) en train de décliner son acronyme en « imagination artificielle » ? Ou, dans les mots des curateurs de l’exposition Artistes & Robots : « une machine serait-elle capable d’égaler un artiste ? ». De fait, les projets s’amoncellent ; on ose même invoquer « the Next Rembrandt ». Autant se faire son idée et contempler, au travail, les machines à créer que présente, et c’est une première, le Grand Palais.

Si tu ne viens pas à Vienne…

L’Atelier des Lumières, ouverture à Paris, avril 2018

La technique reste, en parallèle, un outil, pour donner à voir, sous une forme nouvelle, des artistes bien humains. Les grands artistes viennois Gustav Klimt, Egon Schiele et Friedensreich Hundertwasser seront ainsi à l’honneur du « premier centre d’art numérique à Paris », l’Atelier des Lumières, qui ouvre ses portes de son espace de 2 000 m² en avril 2018. Le concept, inspiré des Carrières de Lumière des Baux-de-Provence, ouvertes en 2012 : proposer une expérience immersive autour d’œuvres projetées et fondues dans un spectacle audiovisuel.

Lire K. Dick… ou le binge-watcher

Philip K. Dick’s Electric Dreams (série disponible depuis janvier 2018)

Voici une série qu’aucun média n’a pu s’empêcher de comparer à Black Mirror : Electric Dreams, dont le titre est une allusion directe à l’auteur culte dont l’œuvre a déjà amplement été adaptée sur grand écran (Total Recall, Minority Report ou Blade Runner pour les plus célèbres). Ce sont cette fois dix nouvelles de K. Dick qui sont mises à l’écran, de manière non-feuilletonnante – comme Black Mirror donc – mais non sans certaines facilités, d’après les premières critiques. Electric Dreams creuse le sillon des adaptations d’auteurs SF plus ou moins lus par le grand public, à l’instar de La servante écarlate (et en attendant des adaptations d’Ursula K. Le Guin ?). La série poursuit aussi une veine dickienne par ailleurs explorée par Mute, long-métrage Netfix sortant fin février 2018. Au cinéma, en France, il faudra compter avec Jean-Pierre Jeunet, qui a dans ses cartons un film sur l’intelligence artificielle

Décortiquer les processus de contrôle dans la société de l’information

Livre (essai) Dictionnaire de réalité stratégique – Intelligence culturelle et politiques invisibles de l’information, de Konrad Becker (à paraître au premier trimestre 2018, Les presses du réel)

Dans la catégorie essais, va paraître la traduction française du deuxième opus d’une série initiée en 2000 : celle de Konrad Becker, chercheur en hypermédia, artiste et activiste numérique autrichien, qui avait dans son premier volet, conceptualisé la guerre de l’information ou l’idée d’« intelligence culturelle », préfigurant, selon son traducteur, Wikileaks et « la culture à l’ère Snowden ». Une lecture ardue pour ce qui se présente comme un « manuel de survie cognitive ».

Les geeks ont des enfants

Livre pour jeunesse Copain des geeks (juin 2017) et exposition Capitaine futur et la supernature (Gaîté lyrique, avril-juillet 2018 )

C’est de moins en moins rare : la culture geek s’ouvre aux plus jeunes, dans des œuvres et projets de vulgarisation qui leurs sont spécialement consacrés. Les mamans et papas geeks ont donc de quoi faire pour initier leurs bouts de chou aux méandres de la vie numérique. En librairie, la série des « Copains » de l’éditeur jeunesse Milan a ainsi consacré un opus à l’informatique. La Gaîté Lyrique, à Paris, poursuit quant à elle en 2018 les aventures multimédia de son « Capitaine futur », sur le thème de la nature à l’âge numérique avec une exposition, des ateliers mais aussi une école de thérémine et des jeux vidéo en libre-service. Pour les parents qui, à l’inverse, cherchent à comprendre les vies numériques de leurs ados, il n’est pas trop tard pour lire le brillant essai d’anthropologie de Danah Boyd, C’est compliqué.

Dans le rétro : les années 2010 vu de 1975

Roman Sur l’onde de choc, de John Brunner (1975)

Le hacking avant l’heure : les œuvres du passé continuent de donner à comprendre notre monde numérique actuel. Pour s’en convaincre, ce petit livre culte des années 1970, écrit alors que naissaient à peine les spécifications techniques du protocole TCP/IP, et présenté ainsi par l’éditeur : « En 2010, dans un monde où tout est informatisé et électronique, Nick Haflinger est un hacker. Il programme des vers informatiques pour protéger une des dernières villes libres de son pays et se sert de ses capacités de programmeur pour changer de métier et d’identité… ».

Copywriter at OVH.