Souveraineté numérique : « Nous faisons chacun partie de la solution », estime Pierre Bellanger

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Pierre Bellanger, fondateur et président-directeur général de Skyrock, est aussi une figure de la souveraineté numérique en France, un concept qu’il a contribué à faire émerger dans son livre éponyme, en 2014. Pour OVH, il actualise son constat et esquisse des solutions autour de l’idée que le réseau formé par les données des individus doive former un « bien commun souverain ». Interview.

Vous faisiez dans votre livre de 2014 le constat suivant : certes, les réseaux peuvent nous apporter plus de liberté et de meilleurs services, mais ils nous menacent aussi d’une dépossession de souveraineté. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce constat ?

Pierre Bellanger ©MPB tous droits réservés

Pierre Bellanger : La souveraineté numérique c’est la République sur le réseau. La liberté est garantie par la loi, qui, elle-même, s’appuie sur l’ordre public qui, quant à lui, ne peut s’exercer sans souveraineté. Le réseau est sous la souveraineté d’autrui : les terminaux, les applications, les systèmes d’exploitation, les serveurs, les processeurs répondent de droits et de pouvoirs étrangers. Cette situation est une atteinte absolue à notre liberté et à notre démocratie.

Quant à notre économie, en transition numérique, elle tente de se développer mais sur le territoire d’autres nations et donc sans fondations. Ce constat que je porte depuis déjà deux décennies, depuis ma première société de services en ligne « France en Ligne » en 94, s’avère chaque jour, plus justifié. On n’échappe pas au réel. La prise de conscience française, comme européenne, de la nécessité de la souveraineté numérique est donc, par la force des choses, en cours. Il faut en espérer le meilleur.

Le protectionnisme vise à protéger de la concurrence étrangère. La souveraineté numérique place notre économie numérique sous notre propre droit, un droit démocratique et ouvert au marché. Cela n’a rien à voir.

Devons-nous devenir « propriétaire » de nos données numériques ? S’agit-il aussi de retrouver une maîtrise, avec un droit davantage protecteur et/ou des outils économiques protectionnistes ?

P.B. : La notion de « donnée personnelle » est une fiction. Quasiment aucune donnée ne renseigne exclusivement que sur sa source. Par déduction, corrélation, inférence, agrégation, algorithmique, chaque donnée peut renseigner sur de multiples personnes et par extension, toutes ces données forment un réseau de données. Ce réseau est une indivision, c’est-à-dire une propriété commune d’un même bien : cette totalité au niveau d’un pays forme un bien commun. Un bien commun souverain puisqu’il contient des données de sécurité nationale. Ce bien commun numérique doit être protégé par des protocoles de chiffrement souverains.

Les données des citoyens doivent résider sur le territoire national et dépendre de notre droit. Pour les transferts de données hors du pays, des sécurités particulières sont à prévoir : des protocoles comme « Ethereum » peuvent servir de base de réflexion sur ces dispositifs logiques qui doivent associer souveraineté et données de façon extraterritoriale, comme c’est le cas du dollar américain. Le protectionnisme vise à protéger de la concurrence étrangère. La souveraineté numérique place notre économie numérique sous notre propre droit, un droit démocratique et ouvert au marché. Cela n’a rien à voir.

Militez-vous toujours pour un OS (Operating System, ou système d’exploitation en français) souverain ? Sous quelle forme et à quelle échelle doit-on penser la souveraineté numérique ?

P.B. : Oui, nous avons besoin d’un OS alternatif libre et souverain qui puisse se mettre en réseau sur nos machines, terminaux et objets connectés. Dépendre exclusivement de pays étrangers pour les systèmes d’exploitation revient à fabriquer des automobiles sans moteur. Il faut proposer une alternative sécurisée fondée sur logiciel libre, comme le noyau Linux.

Nous avons un choix à faire qui tarde, celui d’être souverain ou non : être une province subordonnée ou une nation indépendante.

L’échelon national est la première étape et grandir ensuite avec le levier européen est la meilleure méthode. À ce jour, les pouvoirs publics ont adopté la « souveraineté numérique » dans les éléments de langage. C’est déjà un premier pas. Nous avons un choix à faire qui tarde, celui d’être souverain ou non : être une province subordonnée ou une nation indépendante. Un choix similaire eut lieu lorsqu’il fallut décider d’être ou non sous le parapluie nucléaire américain. Aujourd’hui, cependant, ce n’est plus un parapluie nucléaire mais un aspirateur numérique de données.

Quel est selon vous le rôle des acteurs du cloud sur ces enjeux ?

P.B. : La télématique (« cloud » en français) est capitale. La résidence physique des données est avec le chiffrement une garantie fondamentale de la souveraineté. J’y ajouterais la messagerie. C’est pourquoi nous avons lancé, il y a trois mois, avec une société dérivée de l’INRIA, une application mobile de messagerie sécurisée et souveraine SKRED qui se développe à grande vitesse. La souveraineté numérique, c’est un défi pour nous tous et nous faisons chacun partie de la solution.

Copywriter at OVH.