« Nous générons chaque jour des quantités formidables de données, qui ne demandent qu’à être tissées en histoires » : la révolution numérique vue par l’écrivain Antoine Bello

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La révolution numérique transforme des pans entiers de l’économie. Et induit des changements sociétaux profonds. Pour ausculter ces mutations, OVH souhaite donner la parole à des personnalités issues d’horizons variés. Multiplier les regards pour mieux saisir la complexité des bouleversements à venir, voilà l’objectif de la série que nous inaugurons aujourd’hui avec l’écrivain Antoine Bello.

Portrait d’Antoine Bello par Francesca Mantovani.

On parle beaucoup des effets de la révolution numérique sur les entreprises, bouleversées depuis deux décennies par les innovations technologiques. On évoque plus rarement ce qu’Internet a changé dans le travail des artistes, et en particulier des écrivains. Utilisent-ils le Web pour trouver l’inspiration ? L’écrivain Antoine Bello, en plus d’être un fervent soutien de Wikipédia, qu’il revendique utiliser abondamment pour se documenter, s’est aussi intéressé à l’essor de l’intelligence artificielle. Un sujet qu’il traite de façon décalée dans son avant-dernier ouvrage, Ada (chez Gallimard en 2016). On y suit un policier à la poursuite d’une IA entraînée pour écrire des romans à l’eau de rose, échappée de son laboratoire de la Silicon Valley. Un roman qui est une réflexion sur la création littéraire, mais aussi sur les technologies que les humains développent pour les servir… et qui parfois finissent par les asservir. Entretien.

Qu’est-ce qu’Internet a changé dans la vie des écrivains ?

Antoine Bello : La réponse dépend beaucoup, je crois, du genre littéraire. Pour les adeptes de l’autofiction, Internet n’est pas d’une grande utilité. Quand le sujet de votre livre, c’est vous-même, vous avez en règle générale toute la connaissance nécessaire pour écrire. En ce qui me concerne, je privilégie des sujets plus amples, qui mêlent l’Histoire, la géopolitique et parfois des intrigues à connotation scientifique. Ces sujets m’intéressent, mais je n’en suis pas expert. J’effectue donc beaucoup de recherches. Sur Internet, mais pas seulement : je lis encore beaucoup de livres. Internet donne accès, sans sortir de chez soi, à une masse de connaissances inouïe. En cela, le travail de l’écrivain a été profondément bouleversé. J’ai pu écrire en un an seulement un livre comme Les Falsificateurs. Le même livre, écrit dix ou vingt ans plus tôt, m’aurait probablement occupé deux à trois fois plus longtemps, rien qu’à cause du travail de documentation. Et j’aurais passé le plus clair de mon temps dans les bibliothèques.

Écrivain et entrepreneur franco-américain, Antoine Bello est notamment l’auteur d’une trilogie entamée en 2007 avec Les Falsificateurs, poursuivie avec Les Eclaireurs (prix France Culture – Télérama en 2009) et achevée avec Les Producteurs, paru en 2015 chez Gallimard. On y suit l’ascension de Sliv Dartunghuver, jeune géographe islandais, recruté comme scénariste pour une organisation internationale secrète : le Consortium de Falsification du Réel. Un roman d’initiation, doublé d’une réflexion sur la construction de l’Histoire et le pouvoir des médias. Le dernier ouvrage d’Antoine Bello est paru chez Gallimard en 2017 : L’homme qui s’envola.

Comment Internet nourrit-il votre imagination ?

Antoine Bello : La falsification du réel est au cœur de la trilogie des Falsificateurs. Mais pas seulement. D’un point de vue littéraire, j’aime la supercherie, la falsification, interroger la frontière entre le vrai et le vraisemblable. On me demande souvent comment je procède pour imaginer une falsification. Je commence par faire des recherches sur la période à laquelle se situe l’action. Je passe en revue les événements marquants des années en question, que Wikipédia recense mois par mois. Et soudain, au milieu des événements politiques, culturels, climatologiques, etc., la mort d’un chanteur attire mon attention. Je clique sur sa fiche, je découvre qu’il est décédé dans des conditions mystérieuses. Puis je navigue, de lien en lien. Je parcours la liste de ses albums, les paroles de ses chansons. Et je découvre qu’un an avant de mourir, il a écrit un couplet qui s’avère totalement prémonitoire. Parce que j’ai beaucoup d’imagination, les idées me viennent alors assez facilement pour bâtir une falsification ou, dit autrement, pour réinventer l’histoire en m’inspirant du réel. Je serais, je crois, bien incapable d’écrire de telles histoires si je n’avais pas, à disposition, cette base documentaire aussi riche, au sein de laquelle on peut aller de découverte en découverte, comme on tire le fil d’une pelote de laine.

C’est finalement une utilisation assez anachronique d’Internet que vous décrivez…

Antoine Bello : En tant qu’écrivain, mon utilisation d’Internet n’a effectivement pas beaucoup évolué en dix ou vingt ans. Les fiches Wikipédia sont plus nombreuses et plus étoffées, mais je me contente de consulter des textes, et de naviguer via les liens hypertextes. J’utilise, plus rarement, la vidéo. Pour saisir par exemple l’atmosphère d’un pays dans lequel je n’ai jamais mis les pieds. Mais je coupe très rapidement la lecture, pour laisser mon imagination travailler et ne pas me laisser enfermer dans la seule description de ce que j’ai vu. J’utilise très peu les réseaux sociaux, qui gaspillent la concentration. Et quand je ne trouve vraiment pas d’informations sur un sujet, je les invente !

Sliv, le héros de la trilogie des Falsificateurs, réécrit des événements historiques. Ses scénarii, étayés par la création de fausses sources, ont pour but d’infléchir le cours de l’histoire. En écrivant ce roman, paru en 2007, parliez-vous déjà de ce phénomène qui allait connaître un essor inattendu, la désinformation, avec les fake news et l’entrée dans l’ère de la post-vérité ?

Antoine Bello : Honnêtement, je n’en ai pas eu conscience au moment de l’écriture. Les Falsificateurs sont pour moi, avant tout, un roman d’initiation. C’est l’histoire d’un jeune homme qui se demande ce qu’il va bien pouvoir faire de sa vie. Géographe récemment diplômé, il est recruté par une organisation secrète, pour réaliser un travail terriblement excitant, mais dont il ne connaît pas la finalité. La question qu’il se pose, tous les jeunes pourraient se la poser : combien de temps peut-on travailler pour un employeur dont on ne connaît pas les motivations exactes ?
Les critiques, eux, ont vu dans Les Falsificateurs une réflexion sur le métier de journaliste, et cette question en filigrane : « Est-il dangereux, dans une démocratie, de dire des choses fausses, même si c’est pour une bonne cause ? »
J’ai alors pris conscience de la portée de mon livre, et j’en ai joué dans le tome suivant, Les Éclaireurs. Je me suis pour cela beaucoup intéressé au storytelling, à ce qui fait que l’on croit une histoire ou pas.

Fervent défenseur de Wikipédia, qu’il revendique beaucoup utiliser pour se documenter lorsqu’il écrit, Antoine Bello a cédé l’intégralité de ses droits d’auteur à la Wikimédia Foundation entre 2014 et 2015. Soutien qu’il a réitéré récemment, en doublant les dons des utilisateurs à qui il adressait ce message : « À l’heure où les réseaux sociaux nous confortent insidieusement dans nos convictions, il est un site dont le contenu reflète l’avis général, dans le respect de toutes les sensibilités : Wikipedia. »

Vous avez en 2014 et 2015 cédé vos droits d’auteur à la Wikimédia Foundation, pour soutenir l’encyclopédie libre Wikipédia. Quel était le sens de cette démarche ?

Antoine Bello : Wikipédia est un projet qui, en 15 ans seulement, est parvenu à générer une masse d’informations triées supérieure à tout ce que l’humanité a produit jusqu’au 18e siècle inclus ! C’est un projet admirable, au service de l’esprit humain, qui transcende tous les clivages, géographiques, religieux…  Et a réussi l’exploit de supplanter le projet d’encyclopédie de Microsoft (Encarta) ou celui, vite oublié, de Google : Knol, lancé en 2007.
Je rencontre régulièrement la Wikimedia Foundation. Wikipédia est engagé dans un processus d’amélioration permanente. Les procédures pour contribuer se simplifient, le nombre d’articles augmente, le nombre de langues, la diversité des contributeurs, la satisfaction des utilisateurs… Et des projets complémentaires se développent, tels que Wikiquote (collecte de citations) Wiktionary (dictionnaire) ou encore Wikidata, qui permet de stocker des silos de données, exploitables par des chercheurs, ou par n’importe quel internaute souhaitant se faire sa propre idée, par exemple sur l’évolution des températures durant les 100 dernières années. Il devient alors possible d’avoir un débat dépassionné sur la question du réchauffement climatique.
Je considère Wikipédia comme un service public universel. Et parce que j’en suis un grand utilisateur, il m’a semblé naturel de contribuer, à la hauteur de mes moyens. Chacun devrait peut-être avoir cette réflexion, sur l’usage qu’il fait de Wikipédia et la nécessité de contribuer à ce projet.

Aujourd’hui, Wikipédia est connu, largement utilisé. Pourquoi est-il toujours aussi nécessaire de soutenir ce projet ?

Antoine Bello : À titre personnel, je contribue peu : je corrige des fautes, je reformule des phrases balourdes parce que je ne peux pas m’en empêcher. Mais le travail des contributeurs, des dizaines de milliers à travers le monde, est incroyable. Regardez, en ouvrant l’onglet « Discussion », le travail réalisé sur les millions de fiches qui existent. Regardez la qualité et la richesse des débats. Tout ce travail est réalisé bénévolement. Dans un monde où tout est monétisé, ce désintéressement est admirable !
Il faut soutenir Wikipédia, non pas pour récompenser les contributeurs, mais pour que ce projet magnifique puisse continuer. Il faut le rappeler, Wikipédia ne monétise pas le trafic, n’enregistre aucune information, ne diffuse pas de publicité. Wikipédia ne vit donc que des dons, des entreprises et particuliers. Les fonds servent à rémunérer les permanents, mais aussi à payer les serveurs, la bande passante. Et des avocats. L’ambition de Wikipédia est d’offrir un accès universel à la connaissance humaine, mais aujourd’hui 20 % de l’humanité environ est privé de cette ressource. Certains gouvernements, comme en Chine ou en Turquie, voient dans le modèle de Wikipédia une menace insupportable pour leur pouvoir. Des contributeurs sont attaqués en justice pour leurs écrits « diffamatoires ».
C’est sans doute difficile à concevoir pour beaucoup d’entre nous, mais il existe des endroits dans le monde ou Wikipédia est un projet subversif. Il faut donc des ressources pour défendre ce projet, partout où il est menacé.

Et aussi parce que Wikipédia est un antidote à la désinformation ?

Antoine Bello : En falsifiant le réel dans mes livres, je sais qu’une partie des lecteurs ira vérifier sur Wikipédia si tel ou tel fait est exact, pour démêler le vrai du faux. N’est-ce pas l’attitude que nous devrions tous avoir face à l’information ? Wikipédia offre un modèle intéressant de construction de la vérité, par son système de contribution libre, d’édition collaborative, de transparence des débats, par son attachement à la qualité et à la pluralité des sources. Grâce à cette mécanique, on parvient à un certain équilibre, même sur des sujets controversés. Les faits dominent sur les opinions, et l’internaute est incité à exercer son jugement critique.

En parlant de jugement critique, quel regard portez-vous sur le débat actuel à propos de l’intelligence artificielle ?

Antoine Bello : La première approche que j’ai eue du sujet, c’est en tant que chef d’entreprise. Dans les années 90, quand j’ai cofondé la société Ubiqus, spécialisée dans les comptes-rendus de réunion, j’étais entouré de gens m’expliquant que c’était un business mort-né, que la technologie allait bientôt faire ce travail à la place des humains. Idem quand nous avons élargi notre offre avec des services de traduction. À chaque séminaire, nous évoquions cette « menace ». Les technologies progressaient vite, certes. Mais la frontière reculait sans cesse, car le résultat produit par les machines n’était pas encore assez qualitatif. Surtout qu’Ubiqus est spécialisée dans la synthèse intelligente, pas la transcription mot à mot. J’ai depuis revendu la société, et je dois constater que la reconnaissance vocale et la traduction automatique ont réalisé d’énormes progrès. Des sauts quantiques !
Je suis aujourd’hui davantage un observateur du débat sur l’intelligence artificielle. Il est frappant de voir combien chacun, finalement, est parfaitement dans son rôle : les ingénieurs ont une vision plutôt froide et mathématique de la technologie, les gens du marketing annoncent une révolution et des lendemains meilleurs (quitte à faire passer pour de l’IA ce qui n’en est pas vraiment), les hommes politiques poussent les hauts cris en raison de la menace qui pèse sur certains emplois, et les journalistes, qui veulent être lus, traitent le sujet de façon alarmiste ou, au contraire, nous vendent des promesses fantaisistes, comme l’idée que l’IA va soulager l’humain de toutes sortes de tâches et que nous allons entrer dans une société du loisir. Je crois que la vérité est au milieu de tout ça. L’IA n’est ni bonne ni mauvaise, elle est ce qu’on en fait, ce qu’on en fera. Les postures morales m’effrayent. La vérité est probablement dans une approche pragmatique : confrontons-nous aux problèmes, les uns après les autres.

Doit-on tout de même s’inquiéter ?

Antoine Bello : Il y a une certaine schizophrénie dans le débat. Prenez Elon Musk. Dans le cadre de l’un de ses nombreux projets, Neuralink, il cherche à équiper le cerveau humain d’implants connectés, pour améliorer notre mémoire, télécharger nos pensées ou celles des autres, ou encore nous donner la possibilité d’interagir avec des appareils électroniques sans passer par les interfaces traditionnelles. N’est-ce pas la même personne qui, récemment, redoutait publiquement que l’IA puisse menacer notre civilisation, prendre le pouvoir et ne plus vouloir le rendre ?
Avec l’IA, comme avec les machines au siècle dernier, on ne voudrait que le bon et pas le mauvais. Arrêtons de nous faire peur : jusqu’à maintenant, on a toujours réussi à trouver cet équilibre avec l’innovation technique, entre le bon et le mauvais. Cette révolution n’est finalement pas si différente des autres. Toutes les révolutions technologiques ont eu leurs pionniers, leurs évangélisateurs, leurs détracteurs. Nous avons à chaque fois survécu.

Vous écrivez, dans Ada : « Tout ne sera bientôt que récit. Nous générons chaque jour des quantités formidables de données, qui ne demandent qu’à être tissées en histoires. Vous verrez, le monde pissera bientôt du texte à jet continu. » Est-ce votre vision de l’intelligence artificielle ?

Antoine Bello : Dans le fond, l’intelligence artificielle a ceci de commun avec l’écrivain : elle produit des histoires, à partir de matériaux variés. Elle repère des corrélations. Elle aide l’homme à donner du sens au chaos qui l’entoure, ces milliards de données que nous produisons chaque jour et que nous stockons dans le cloud.
Avant de connaître les lois de la nature, les hommes avaient inventé des histoires pour expliquer les phénomènes météorologiques. Je crois que nous sommes câblés pour imaginer des histoires. Nous avons toujours eu besoin de croire que les phénomènes que nous observons sont reliés entre eux. C’est probablement la seule façon de survivre et d’avancer. Sans quoi nous serions sans cesse apeurés par ce que nous ne comprenons pas. Le cortex humain a cette faculté, unique dans le règne animal semble-t-il, d’appréhender des événements indépendants et de postuler une chronologie, un sens. C’est ce qu’on essaye aujourd’hui d’apprendre aux machines. Quel défi !
Alors oui, je crois que l’intelligence artificielle nous racontera des histoires. N’est-ce pas déjà ce que fait la Business Intelligence, pour les décideurs ? Il y a une dernière dimension qui explique notre besoin de créer des histoires :  elles ont de formidables vertus mnémotechniques. Enchaîner les faits est la meilleure façon de les mémoriser. Les histoires sont des unités de sens, qui s’allument comme une ampoule dans votre cerveau.

Les intelligences artificielles nous raconteront des histoires. Mais, rassurez-nous, les écrivains continueront à en inventer ? Quel est votre prochain projet ?

Antoine Bello : Une variation autour du thème de la falsification, cette fois à travers l’histoire d’un imposteur pathologique. Rendez-vous l’année prochaine !

 

Copywriter at OVH.