Liegey Muller Pons : la startup qui aide les politiques à frapper à la bonne porte

Temps de lecture estimé : 8 minute(s)

*Attention, ce contenu a été publié il y a 1 année. Il n'est peut-être plus d'actualité.*

La startup Liegey Muller Pons, du nom de ses trois cofondateurs, met la datascience au service de la stratégie électorale des femmes, hommes et partis politiques. Une approche venue tout droit des États-Unis, mais encore peu connue du grand public en France alors que la quasi-intégralité des candidats à l’élection présidentielle 2017 y a eu recours. Explications sur ce projet pionnier en Europe, soutenu par le Digital Launch Pad, le programme d’accompagnement des startups créé par OVH.

De l’utilité du porte-à-porte à l’heure des réseaux sociaux

Durant l’été 2016, alors qu’il remaniait les règles du temps de parole avant le départ de la course à la présidentielle, le CSA a fait de la « présence numérique d’un candidat » un critère d’appréciation de son poids politique (1). Voilà qui sonnait comme une reconnaissance officielle de l’influence grandissante d’internet dans la vie politique française.

La campagne électorale fut pourtant marquée par le retour en force d’une méthode qui n’a, a priori, rien d’innovant : le porte-à-porte. Une technique anachronique ? Pas vraiment, puisque les données et les algorithmes permettent aujourd’hui de décupler la puissance de cet outil de conquête électorale.

Multiplier, jusqu’à épuisement, les meetings à travers les palais omnisports de l’Hexagone est une tradition bien française. Une tradition dont l’efficacité, quand il s’agit d’élargir sa base électorale, est toute relative. Les médias commentent volontiers et dramatisent parfois les enjeux de ces réunions publiques, mais les candidats y prêchent essentiellement des convaincus, explique la société Liegey Muller Pons. À l’exception près des meetings d’Emmanuel Macron, dont les rassemblements ont attiré un nombre inhabituel de curieux et d’indécis, ces événements constituaient avant tout une démonstration de force de la part des prétendants à la magistrature suprême. Et un moment de communion pour leurs militants respectifs.

Si les débats télévisés ont permis à certains candidats d’émerger dans la dernière ligne droite de la course à l’Élysée, il semble que la technique du porte-à-porte fut en réalité l’arme la plus décisive dans la bataille. C’est du moins la thèse que défend Liegey Muller Pons, avec un argument de poids : son implication dans la campagne d’Emmanuel Macron, candidat sorti victorieux de l’élection. Ainsi qu’un ouvrage, publié chez calmann-lévy en 2013, « Porte à porte, reconquérir la démocratie sur le terrain ». Les trois associés y relatent notamment les expériences menées par les chercheurs américains lan Gerber et Donald Green, plaçant le porte-à-porte en tête des techniques susceptibles d’élever la participation électorale, loin devant le courrier ou encore les appels téléphoniques.

Électeur next door : datascientists et algorithmes à la recherche des réserves de voix

« La technique du porte-à-porte est la plus efficace quand il s’agit de convaincre un électeur indécis, mobiliser un abstentionniste ou encore faire évoluer l’avis de quelqu’un sur un sujet donné. » Le secret, dans un pays qui compte plus de 67 millions d’habitants (et près de 47 millions d’inscrits sur les listes électorales), est donc de savoir à quelle porte frapper pour tomber nez à nez avec des électeurs statistiquement susceptibles de constituer une réserve de voix. C’est là que les (big) datas, ou plutôt l’analyse qui en est faite par les datascientists de la startup, entrent en jeu.

« Concrètement, nous travaillons à partir de deux sources de données open data. D’une part, les résultats des élections de tout type depuis 1981, mis à disposition par le Ministère de l’Intérieur à l’échelle des bureaux de vote des 67 000 communes françaises. D’autre part les données sociodémographiques de l’INSEE (l’âge, le niveau de revenu et d’étude, le taux de chômage du quartier, etc.). Pour que ces informations soient exploitables, nous devons les retravailler jusqu’à obtenir des données cohérentes, alors que celles-ci sont collectées à des échelles géographiques différentes. » Après quoi la startup est capable de cartographier la France, quartier par quartier, en indiquant pour chacun d’entre eux, grâce à des modèles prédictifs qui isolent les variables propres à chaque élection, un indice de conviction par rapport aux idées du candidat et un indice concernant l’abstention. Deux stratégies s’offrent alors aux équipes de campagne : concentrer prioritairement leurs efforts sur les quartiers abstentionnistes et/ou convaincre les indécis, en regardant là où la marge de progression est la plus intéressante. Le logiciel fournit également le profil type de l’électorat à convaincre (âge, métier, revenu par ex.), et renseigne sur les dynamiques qui influencent son vote. Ne reste « plus » aux volontaires qu’à aller frapper aux portes, pour partager leurs convictions et leurs propres expériences militantes.

Mobiliser sa base militante grâce à une plateforme web

À cette première application, baptisée « Cinquante + Un », qui permet de « comprendre les enjeux d’un territoire et d’analyser l’opinion publique locale », la startup couple un outil de type CRM, qui permet de tirer profit des technologies numériques pour faciliter l’organisation des actions militantes sur le terrain, mais aussi en ligne. « Outre le fait de collecter et qualifier des contacts, lesquels seront par exemple invités aux meetings et sessions de formation organisés par le candidat, la plateforme web permet de mobiliser sa base de militants plus facilement. Par exemple en préparant les feuilles de route des volontaires sur le terrain, dont les actions de porte-à-porte seront guidées par une application mobile. » Globalement, il s’agit de gagner en efficacité et d’inclure au mieux ses soutiens dans la campagne, avec l’objectif de transformer des soutiens passifs en militants actifs. Un principe diablement efficace, que les trois fondateurs ont découvert alors qu’ils étaient étudiants à Harvard aux États-Unis. « En 2008, deux jours après s’être portés volontaires en renseignant une simple adresse e-mail sur le site de campagne de Barack Obama, ils se retrouvaient embarqués pour une action de porte-à-porte, sans l’intervention d’aucun autre intermédiaire qu’une plateforme web. » La volonté d’importer ces méthodes en France a alors germé dans l’esprit des trois hommes.

Les résultats sont aujourd’hui probants, si l’on en juge par l’issue des scrutins auxquels Liegey Muller Pons a contribué, de l’élection de François Hollande en 2012 (ils étaient alors bénévoles) à celle d’Emmanuel Macron en 2017. Mais il y a une victoire plus nette encore pour les promoteurs de la datascience électorale : les principaux candidats à l’élection présidentielle française de 2017 ont tous eu recours à ce type de logiciel (2), qu’il s’agisse de celui proposé par Liegey Muller Pons (plébiscité par En Marche ! durant la présidentielle, exploité par plus de 300 candidats du PS dans le cadre des législatives et quelques candidats LR ou FI) ou de celui de son concurrent américain Nation Builder (sur lequel se sont appuyés François Fillon comme Jean-Luc Mélenchon). À l’heure où tous évoquent la nécessité de « changer de logiciel politique », reprenant une expression du langage managérial tombée en désuétude, il est amusant de constater un tel consensus autour de l’utilisation de ces applications de stratégie électorale. Il faut toutefois noter que si Liegey Muller Pons offrent leurs services à toutes les sensibilités politiques, ils se refusent à travailler avec les partis populistes.

Faut-il s’inquiéter des pouvoirs que leurs outils confèrent aux candidats ? « Il n’y a rien de magique : le succès repose sur trois ingrédients : les données, la technique et l’humain. Ce qui a fait la différence, dans le cas d’Emmanuel Macron, c’est le nombre de volontaires qu’il est parvenu à embarquer avec lui. » Par ailleurs, leur solution ne fait que démocratiser et professionnaliser le travail des stratèges et autres experts en carte électorale qui ont toujours entouré les candidats… ou du moins ceux qui avaient les moyens de s’offrir leurs services. Une démocratisation auquel le cloud n’est pas étranger : « Il y a de plus en plus de données disponibles, la puissance de calcul augmente et les coûts de traitement et de stockage diminuent. Il y a quelques années encore, nous aurions dû investir énormément d’argent dans des serveurs. Aujourd’hui, nous louons des serveurs dans le Public Cloud d’OVH, uniquement le temps de réaliser les calculs. »

L’Europe et les entreprises en ligne de mire

Les demandes des politiques affluent de toute l’Europe, et la startup a déjà œuvré à des campagnes locales en Allemagne, en Italie et en Espagne. Mais les hommes et les femmes politiques ne sont pas les seuls intéressés par le savoir-faire de Liegey Muller Pons : la startup a récemment noué un partenariat avec Le Figaro pour mettre sa science au service des journalistes politiques. Et on trouve parmi les clients de Liegey Muller Pons, outre la CFDT dans le cadre d’une campagne d’adhésion, des entreprises comme Engie, qui souhaitait impliquer des riverains dans des projets industriels tels que la construction d’un parc éolien… en s’inspirant des méthodes utilisées par les politiques.

Aligner les victoires est un gage évident de crédibilité pour la solution de Liegey Muller Pons. Reste maintenant à convaincre les politiques d’utiliser durablement les outils numériques à leur disposition pour garder le contact avec les citoyens. Pas seulement pendant les campagnes. Les CivicTech sont porteuses d’espoir, mais la concrétisation tarde. Liegey Muller Pons, dont l’ambition est de reconnecter élus à leurs concitoyens, pour redynamiser la démocratie et lutter contre le populisme, compte bien y remédier.

Guillaume Liegey, Arthur Muller et Vincent Pons, les trois cofondateurs de la startup.

Notes :

(1) « Temps de parole : le CSA modifie les règles avant la présidentielle », par Alexis Delcambre, le 30 juin 2016 sur lemonde.fr

(2) « Comment le Big Data s’est invité dans la campagne présidentielle », par Nicolas Richaud, le 19 avril 2017 sur leschos.fr

À lire également, l’interview de Guillaume Liegey par Vincent Georis dans l’Echo.be : « Le meilleur conseil en politique, c’est le Big Data »

Copywriter at OVH.