L'État doit devenir un acteur moteur de l'utilisation du Cloud

Madame la Ministre, Mesdames Messieurs les présidents et participants à la conférence, Bonjour,

J'ai créé et je gère une entreprise française qui est un fournisseur d'infrastructures pour le Cloud Computing. OVH, comme "On vous héberge".
Les questions qu'on me pose souvent sont :
- Comment faites-vous pour innover ?
- Quelle recette secrète vous permet-elle d'aller aussi rapidement ?

La question que j'aimerais qu'on se pose aujourd'hui n'est pas "comment innover ?" mais "pourquoi innover ?".
En voilà une question surprenante, me direz-vous :)
"Pourquoi innover ?"

Pour illustrer mon propos, j'aimerais vous raconter une petite anecdote que mon père, Henri Klaba, avec qui je travaille au quotidien, me raconte très souvent.

Je suis né dans la Pologne communiste. Mon père a commencé sa carrière d'ingénieur peu avant ma naissance, en 73, chez un constructeur de poids lourds à Varsovie. Sa première mission a été d'améliorer la productivité sur la chaîne de montage des boîtes de vitesse.
Il a donc organisé pas mal de réunions avec les ouvriers où il expliquait toutes les remises en question qu'on pouvait faire pour améliorer la qualité et la productivité. Durant l'une d'elles, en réponse à ses propositions, il a eu une question de la part d'un ouvrier : "Henri, pourquoi devrait-on faire tous ces changements ? Le carnet de commandes de camions est rempli pour 10-12 ans de production. Quelle que soit la qualité, les clients vont prendre nos camions car ils n'ont pas le choix. Il n'y a rien d'autre sur le marché. Et moi je veux juste venir au boulot, faire mes heures, puis profiter de la vie. Alors Henri, pourquoi tous ces changements ?"

La question "pourquoi innover ?" met en évidence le fait qu'il existe des freins qui bloquent l'adoption des innovations. Et le Cloud en France est exactement dans cette position : "Pourquoi basculer votre informatique dans le Cloud ?".

Le Cloud est l'une des clefs pour améliorer la compétitivité des entreprises françaises parce que l'informatique a une place centrale dans nos entreprises. Et le Cloud permet de supprimer une grande partie de sa complexité technique afin que les entreprises se concentrent sur leur métier. Malgré tout, il existe des freins à l'adoption du Cloud qui empêchent les entreprises de l'utiliser systématiquement.

Le sujet est passionnant car les freins technologiques n'existent presque plus. Le Cloud fait partie de notre quotidien et il est utilisé par tout le monde. Facebook, Google, Twitter sont des exemples de services dans le Cloud. Les freins dont je parle sont humains, pour ne pas dire psychologiques. Il s'agit de la peur ou, plus professionnellement parlant, de la gestion de risques. Mais la vérité est que les entreprises ont peur de ce changement car elles pensent qu'elles n'arriveront pas à gérer et maîtriser les risques liés à l'utilisation du Cloud. On est encore attaché à sa salle informatique avec quelques serveurs dedans. Tout ceci parce qu'on a l'impression de maîtriser cette informatique juste parce qu'on la voit, juste parce qu'on peut la toucher.

L'évolution de la gestion de risques est humainement complexe. Il faut passer du mode "je gère les risques de ma salle informatique", donc quelque chose de statique, au mode "je gère les flux", qui est totalement dynamique. Le responsable informatique doit devenir une tour de contrôle comme dans un aéroport où les fournisseurs de Cloud sont les compagnies aériennes. Chacun choisit sa ou ses compagnies aériennes en fonction de différents paramètres, et ce qui compte est que les voyageurs arrivent à l'heure à leur destination. Dans l'entreprise la gestion de risques devient donc la gestion de connexions, de ressources, de données stockées chez les différents fournisseurs de Cloud. Puis celle des personnes qui peuvent y accéder. Et, à nouveau, techniquement parlant, tout ceci existe déjà. Tout ceci fonctionne au quotidien dans beaucoup d'entreprises qui, elles, se posent la question "mais comment on faisait avant ?".

Pourquoi alors le Cloud a-t-il du mal à se faire adopter dans toutes les entreprises ?

La France est un pays très centralisé où l'État a un rôle de protecteur universel pour tous. Qu'on le veuille ou pas, à la moindre nouvelle question, tous les regards se tournent vers l'État afin qu'il donne son avis. Et aujourd'hui les signes forts de l'État ne suffisent plus. Mettre deux fois 75 millions d’euros sur la table pour le Cloud Souverain et dire "Allez-y, le Cloud c'est bien" cela ne suffit pas. Les entreprises regardent l'adoption du Cloud par l'État. Elles vont hésiter aussi longtemps que l'État hésitera lui-même à adopter et utiliser le Cloud pour moderniser son informatique. Les Français font confiance à l'État et attendent de voir ce que l'État va faire. Il est donc important que l'État devienne l'acteur de ces changements et qu'il montre l'exemple aux entreprises.

Alors vous allez me dire : "On est mal barré". Pas tant que cela. Aujourd'hui la loi de finances qui autorise à l'État d'attribuer les différents budgets aux différents organismes privilégie les investissements au détriment des charges opérationnelles. Dans le monde de l'entreprise on dira que l'État a beaucoup de budget pour faire des Capex et peu pour faire des Opex. Et donc, si un organisme veut utiliser un Cloud, il ne peut pas le faire, car les budgets qu'il a à sa disposition lui permettent d'acheter un logiciel ou d'acheter un serveur, mais pas de les louer. Structurellement, l'État n'est donc pas prêt pour adopter le Cloud. L'évolution de la loi de finances est donc à la base de la succes-story entre l'État et le Cloud. Et les entreprises suivront, car elles aussi changeront la manière d'attribuer leur budget informatique et apprendront à maîtriser les charges opérationnelles. Rien de plus simple que de mettre en concurrence les fournisseurs de Cloud en leur imposant la réduction des coûts opérationnels de, par exemple, -5 % par an à périmètre constant.

Et il y a urgence. Il faut aller vite. La mentalité de notre société évolue chaque jour au rythme des entreprises qui ont adopté le Cloud. Malheureusement pour nous, la majorité d'entre elles sont américaines. Ce sont elles qui imposent aujourd'hui le rythme commercial aux entreprises françaises qui, elles, tardent à se remettre en question. Il m'arrive de rencontrer des patrons d’entreprises qui, pour faire face aux géants du Net, ont un plan stratégique coulé dans le marbre sur 3 ans. 3 ans ! 3 ans sur Internet ce n’est juste pas possible. En 3 ans, on peut, par exemple, embaucher 300 personnes, doubler son chiffre d'affaire, et construire plusieurs datacentres, mais on ne peut pas le mettre sur un plan stratégique sur 3 ans. Sur le Net, tout change très vite et il n'y a rien d'acquis. Chaque matin, il faut être prêt à tout refaire, car en face les concurrents ont avancé durant la nuit. Sur le Net, avoir une vision sur 6 mois est un luxe dont presque personne ne peut se vanter.

Et c'est pour cela qu'il faut utiliser le Cloud. Pour gagner du temps en utilisant le savoir-faire d’un fournisseur de Cloud. Il faut aller vite en utilisant les services qui existent déjà pour bâtir ceux qui n'existent pas encore. Et il ne faut surtout pas essayer de tout refaire depuis le début justement pour éviter de perdre du temps. Le manque de temps est le problème. Il y a trois mois, j'ai discuté avec la responsable commerciale d'un opérateur télécom qui me disait "C'est dommage que nous soyons concurrents. Nous, nous avons les clients et vous, les infrastructures. Depuis quatre ans, nous essayons de bâtir notre Cloud en interne et ça ne marche toujours pas. Et en attendant, commercialement, les clients nous échappent au profit des entreprises américaines." C'est tellement vrai. Les entreprises américaines ont une intelligence commerciale qui les pousse à travailler ensemble pendant que nous, en Europe et en France, nous déployons beaucoup d'énergie à nous concurrencer en construisant des services qui existent déjà.

La compétitivité de la France ne viendra pas de la compétition entre les entreprises françaises, mais de leur capacité à animer des écosystèmes capables de créer des services innovants pour les utilisateurs finaux. Le Net est l'endroit où il n'existera jamais un seul leader pour tout, mais des spécialistes, chacun dans leur métier. Le Net est un millefeuille composé de fournisseurs qui apportent chacun leur expertise dans leur domaine précis.

Les limites de chaque fournisseur sont structurelles et sont liées tout simplement au département des ressources humaines. Trouver des talents dans un domaine précis et les faire travailler ensemble sur un service innovant, c'est déjà un exploit. Vouloir créer plusieurs équipes différentes toujours expertes dans différents métiers c'est comme mettre le peu de beurre qu'on a sur une tartine trop grande. Ça n'a plus de goût. Il faut faire des choix et se concentrer sur un métier afin de garder son excellence et continuer à innover.

Il y a tellement à faire, tellement d'idées à avoir et tellement de services à développer, qu'il est indispensable de considérer la Nouvelle Économie comme une industrie transversale sur laquelle toutes les autres activités du pays puissent s'appuyer. J'apprécie beaucoup l'énergie que notre ministre Fleur Pellerin déploie dans ce sens et j'attends avec impatience l'upgrade de la Nouvelle Économie dans la hiérarchie ministérielle. Il faut que le pays saisisse l'opportunité que le Cloud offre surtout lorsqu'on parle de la compétitivité de toutes les entreprises françaises.

Pour finir, je voulais faire appel à vous, pour que vous nous aidiez à enrichir le plan pour le développement de l'écosystème français du Cloud. Il fait partie des 34 plans de la Nouvelle France industrielle. Il nous a été demandé de la co-piloter avec Thierry Breton qui clôturera cette journée. Nous souhaitons présenter nos conclusions au plus tard fin janvier. Merci de nous envoyer vos contributions avant le 19 décembre. Je vous remercie de m'avoir écouté et je vous souhaite une bonne conférence.